{"id":292,"date":"2021-05-23T11:54:03","date_gmt":"2021-05-23T09:54:03","guid":{"rendered":"http:\/\/yann-venete.fr\/?p=292"},"modified":"2022-07-14T09:07:47","modified_gmt":"2022-07-14T07:07:47","slug":"gouter-impromptu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/yann-venete.fr\/?p=292","title":{"rendered":"Go\u00fbter impromptu"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Voici un nouvelle que j&#8217;ai termin\u00e9. J&#8217;esp\u00e8re qu&#8217;elle vous plaira.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Bonjour mademoiselle. Que faites-vous sur les marches de mon entr\u00e9e\u2009?<br>\u2014 Pardon, je ne voulais pas vous d\u00e9ranger\u2009!<br>\u2014 La politesse exigerait que vous me r\u00e9pondiez \u00ab\u2009bonjour\u2009\u00bb. Vous ne m\u2019importunez pas. Je suis juste \u00e9tonn\u00e9e de vous trouver l\u00e0. Vous pleuriez\u2009?<br>\u2014 Oui pardon, bonjour, dit-elle en s\u00e9chant ses larmes.<br>\u2014 Ce n\u2019est rien. Vous avez l\u2019air chamboul\u00e9e. Venez donc cinq minutes chez moi reprendre des forces, vous semblez en avoir besoin.<br>\u2014 Merci, Madame, mais \u00e7a ira. Je vais rentrer.<br>\u2014 J\u2019insiste, r\u00e9torqua la vieille dame.<br>\u2014 Alors cinq minutes.<br>\u2014 Voici qui est raisonnable. Entrez donc. Mon salon est la premi\u00e8re porte \u00e0 droite. Asseyez-vous. Je crois qu\u2019il me reste quelques biscuits. J\u2019arrive.<br>\u2014 Merci, Madame, c\u2019est gentil, mais je n\u2019ai pas faim.<br>\u2014 Allons bon\u2009! Ils ne sont pas pour la faim, mais pour remonter le moral. Je reviens.<br>\u2014 Merci.<br>\u2014 Tenez\u2009! J\u2019ai trouv\u00e9 ceux-ci. Je les garde pour mes arri\u00e8re-petits-enfants. Ils aiment bien. Vous en voulez\u2009?<br>\u2014 Merci. Je ne connais pas ces gaufrettes.<br>\u2014 Ha\u2009! Je suppose qu\u2019ils ne sont pas \u00e0 la mode. Et tenez, j\u2019ai une bouteille de jus de pomme. Je vous sers un verre. \u00c7a fera passer les biscuits avec d\u00e9lice, vous verrez.<br>\u2014 Je ne sais pas quoi dire. C\u2019est trop.<br>\u2014 Dites-moi alors ce qui vous a amen\u00e9 \u00e0 pleurer sur le perron de ma maison. Ce sera un bon d\u00e9but.<br>\u2014 C\u2019est que ce sera d\u00e9primant. Et puis nous ne nous connaissons pas.<br>\u2014 Permettez-moi de vous dire que, du haut de mes quatre-vingt-quatre ans, je maitrise tr\u00e8s bien l\u2019ennui. Ce que vous pourrez me raconter ne pourra que rendre ma journ\u00e9e plus int\u00e9ressante. Pour la seconde objection, et bien je m\u2019appelle Gabrielle. Et vous\u2009?<br>\u2014 Mathilde.<br>\u2014 Quel pr\u00e9nom charmant\u2009! Vos parents ont bon go\u00fbt. Il vous va \u00e0 ravir. Alors, Mathilde, maintenant que les pr\u00e9sentations sont faites, pourriez-vous m\u2019expliquer ce qui vous chagrine \u00e0 ce point\u2009?<br>\u2014 C\u2019est compliqu\u00e9. Je n\u2019ose pas.<br>\u2014 Je comprends. Une vieille dame vous invite, vous offre des g\u00e2teaux et \u00e0 boire pour ensuite vous demander de parler de votre vie\u2026 C\u2019est assez inusuel. Je vais d\u00e9marrer la conversation si vous le voulez bien. Cela vous permettra de vous mettre en confiance.<br>Mathilde sourit sans r\u00e9pondre.<br>\u2014 Tr\u00e8s bien. \u00c0 vue de nez, je dirais que nous avons soixante-dix ans d\u2019\u00e9cart, mais je parie que nous avons pas mal de choses \u00e0 nous raconter. J\u2019ai v\u00e9cu une guerre mondiale, sa seconde \u00e9videmment\u2009! Je suis vieille, mais tout de m\u00eame\u2026.<br>Mathilde rigola.<br>\u2014 Voil\u00e0 qui est mieux\u2009! Un charmant minois pour m\u2019aider \u00e0 parler. Vous \u00eates plein de talents, Mademoiselle. Je suis n\u00e9e un peu avant la guerre. J\u2019ai surtout connu la fin de celle-ci. Je me revois le jour o\u00f9 mon p\u00e8re est rentr\u00e9 de la guerre\u2009! J\u2019avais sept ans.<br>\u2014 Vraiment\u2009? Il \u00e9tait soldat\u2009?<br>\u2014 Oui. Il a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 d\u00e8s les d\u00e9buts. J\u2019avais deux ans. Ma m\u00e8re me parlait de papa. Pour que je garde le souvenir. Elle avait tellement peur que je l\u2019oublie\u2009! Et elle avait raison, car j\u2019aurais oubli\u00e9 son visage sans les photos qu\u2019elle avait plac\u00e9es un peu partout, et notamment dans notre chambre. Je dormais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle.<br>\u2014 Ha bon\u2009? Pourquoi\u2009?<br>\u2014 Ma m\u00e8re a d\u00fb quitter la maison qu\u2019ils louaient, car elle ne travaillait pas. Comme beaucoup de femmes de l\u2019\u00e9poque. Elle y fut oblig\u00e9e lorsque mon p\u00e8re est parti combattre. Il fallait nous nourrir. Ainsi elle a repris sa chambre chez ses parents, en Vend\u00e9e. Il n\u2019y avait pas beaucoup de place. Nous dorm\u00eemes dans la m\u00eame pi\u00e8ce. Et elle travailla par-ci par-l\u00e0. Ma grand-m\u00e8re me gardait pendant ce temps-l\u00e0.<br>\u2014 Et c\u2019\u00e9tait comment la guerre\u2009?<br>\u2014 Oh\u2009! J\u2019\u00e9tais trop petite et trop loin des combats pour avoir \u00e9t\u00e9 traumatis\u00e9e. Je n\u2019ai manqu\u00e9 de rien. J\u2019avais ma m\u00e8re et mes grands-parents pour s\u2019occuper de moi. Ensuite, je rejoignis l\u2019\u00e9cole du village. Et toi\u2009? Raconte-moi ta famille, veux-tu\u2009?<br>\u2014 Famille normale. Mes parents sont divorc\u00e9s. J\u2019ai une grande s\u0153ur, un demi-fr\u00e8re et une demi-s\u0153ur. Ma grande s\u0153ur est au lyc\u00e9e. Elle est en premi\u00e8re. J\u2019ai un demi-fr\u00e8re par ma m\u00e8re qui a onze ans et une demi-s\u0153ur par mon p\u00e8re qui a sept ans. Voil\u00e0.<br>\u2014 Et bien, tu as une famille bien originale pour quelqu\u2019un qui semblait ne rien avoir \u00e0 dire. \u00c0 mon \u00e9poque, cela n\u2019existait pas. Et tout va bien avec eux\u2009?<br>\u2014 Oui\u2026 jusque l\u00e0, tout va bien. Vous ne connaissez pas les divorces\u2009?<br>\u2014 Bien s\u00fbr que si, rit de bon c\u0153ur Gabrielle. Un de mes fils s\u2019est s\u00e9par\u00e9, mais il ne s\u2019est pas remari\u00e9.<br>\u2014 Combien avez-vous d\u2019enfants\u2009?<br>\u2014 Mon mari et moi en avons eu trois. Deux gar\u00e7ons et une fille. Mon ain\u00e9, Pierre, a 61 ans. Alice a 58 et Marcelin 51. J\u2019ai aussi cinq petits-enfants et trois arri\u00e8re-petits-enfants. Et quel \u00e2ge as-tu, mon enfant\u2009?<br>\u2014 J\u2019ai quinze ans, madame.<br>\u2014 Tu es bien jeune. Plus que mes petits-enfants. Ils sont tous adultes d\u00e9sormais. Que fais-tu ici\u2009?<br>\u2014 J\u2019\u00e9tais sur la route pour rentrer chez moi. (temps de r\u00e9flexion).<br>\u2014 Nous ne nous connaissons pas. Tu ne devrais donc pas te sentir g\u00ean\u00e9e pour me dire ce qui ne va pas, tu sais\u2009? Je ne vais pas te juger. Ni te gronder. Je ne me voyais pas laisser une si jeune fille pleurer ainsi devant chez moi sans r\u00e9agir. Tu peux me dire tout ce que tu veux. On m\u2019a souvent d\u00e9clar\u00e9 que je suis une tr\u00e8s bonne oreille.<br>\u2014 C\u2019est d\u00e9licat (nouveau silence). Je me suis embrouill\u00e9e avec une copine.<br>\u2014 Je suppose que la dispute a d\u00fb \u00eatre tr\u00e8s violente pour que tu pleures ainsi sur mon palier.<br>\u2014 Violente, non. Blessante, oui.<br>\u2014 Je vois. Quel en \u00e9tait le sujet pour que cela se soit si mal pass\u00e9\u2009? Un petit ami peut-\u00eatre\u2009?<br>\u2014 (Sourire). Cela aurait \u00e9t\u00e9 plus simple, je pense.<br>\u2014 Ha\u2009? Comment cela\u2009?<br>\u2014 C\u2019est compliqu\u00e9, m\u00eame si l\u2019on ne se connait pas. Je ne sais pas comment vous pourriez r\u00e9agir, dit-elle en baissant les yeux.<br>\u2014 \u00c9coute, ma ch\u00e8re Mathilde, je peux essayer de t\u2019aider sans \u00eatre sure du r\u00e9sultat. Mais je peux te promettre ais\u00e9ment de ne pas te juger. Je t\u00e2cherai d\u2019\u00eatre aussi patiente et bienveillante qu\u2019avec mes petits-enfants. Et Dieu sait qu\u2019ils en ont abus\u00e9 avec d\u00e9lice. Comme de ces g\u00e2teaux d\u2019ailleurs. Tu devrais en reprendre un. Rien n\u2019est plus r\u00e9confortant qu\u2019un biscuit en bouche.<br>\u2014 Merci, c\u2019est gentil.<br>\u2014 Si je comprends bien, c\u2019est une peine de c\u0153ur, mais cela ne concernerait pas un petit copain. Je ne suis pas une tr\u00e8s bonne d\u00e9tective, vois-tu\u2009? Pourrais-tu me donner un indice\u2009? Je peux tr\u00e8s bien te parler de choses que j\u2019ai v\u00e9cues ou entendues de la part d\u2019amies, mais cela ne t\u2019aidera pas, je pense. Ai-je raison\u2009?<br>\u2014 Oui, acquies\u00e7a-t-elle en baissant la t\u00eate. Je l\u2019aime, mais elle non.<br>\u2014 Ha\u2009! (temps de r\u00e9flexion) Je comprends que tu trouves \u00e7a d\u00e9licat. J\u2019aurais \u00e9t\u00e9 \u00e0 mille lieues de le deviner. Tu es si\u2026 f\u00e9minine\u2009!<br>\u2014 Ben oui. Y\u2019a pas que des camionneuses, vous savez, objecta-t-elle en relevant le menton.<br>\u2014 Oui, pardon, tu as parfaitement raison. D\u00e9sol\u00e9e, je ne suis pas famili\u00e8re avec ces histoires d\u2019amour. Apr\u00e8s tout, cela arrive aussi chez les gens\u2026 les h\u00e9t\u00e9rosexuels. Les sentiments ne sont pas forc\u00e9ment partag\u00e9s.<br>\u2014 Vous avez failli dire \u00ab\u2009les gens normaux\u2009\u00bb, non\u2009?<br>\u2014 Oui, je le confesse. Je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 souvent confront\u00e9 \u00e0 \u00e7a\u2026 enfin\u2026 une histoire d\u2019amour entre personnes de m\u00eames sexes si j\u2019ose dire.<br>\u2014 Vous pensez\u2009? Cela existe depuis toujours. Nous n\u2019avons rien invent\u00e9. Je suis s\u00fbre que vous en avez connu. Vous ne les voyez pas.<br>\u2014 D\u00e9trompe-toi. Il y avait madame Yvette Blampain. C\u2019\u00e9tait la femme du notaire. Elle \u00e9tait de la g\u00e9n\u00e9ration de ma m\u00e8re. Au sortir de la guerre, elle n\u2019\u00e9tait toujours pas mari\u00e9e. Ses parents sont d\u00e9c\u00e9d\u00e9s tr\u00e8s t\u00f4t. Elle \u00e9tait fille unique. Un jour, une femme a d\u00e9barqu\u00e9 chez elle. Jacqueline, je crois. Elles sont rest\u00e9es ensemble tr\u00e8s longtemps. Cela a fait jaser, car Yvette \u00e9tait tr\u00e8s belle. Elle \u00e9tait tr\u00e8s courtis\u00e9e. Mais aucun homme n\u2019arrivait \u00e0 la s\u00e9duire. Pourtant, tous les c\u00e9libataires du coin ont essay\u00e9, croyez-moi\u2009! Et elles ne se quittaient pas. Jacqueline avait des airs tr\u00e8s masculins. Des rumeurs ont circul\u00e9 \u00e9videmment. Les \u00e9conduits se l\u00e2chaient sur elle. Et les femmes jalouses de sa libert\u00e9. Elle n\u2019avait pas de mari. Elle pouvait donc faire ce qu\u2019elle voulait de sa vie. Et elle \u00e9tait riche gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage de ses parents. Elle travaillait peu. Mais, \u00e0 un moment, elle a visiblement eu besoin d\u2019argent. Elle chercha du boulot partout. Les gens disaient qu\u2019elle g\u00e2tait Jacqueline. Il est vrai qu\u2019elle \u00e9tait toujours bien habill\u00e9e. Elle avait m\u00eame appris \u00e0 conduire et avait une auto. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s rare \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Certains lan\u00e7aient qu\u2019Yvette lui avait pay\u00e9 le permis et la voiture. Et Jacqueline voyageait beaucoup. Parfois seule. Tout le monde pensait qu\u2019elles \u00e9taient en m\u00e9nage.<br>\u2014 Mais vous m\u2019avez dit que c\u2019\u00e9tait la femme du notaire, non\u2009?<br>\u2014 Oui, c\u2019est exact\u2009! Un jour, Jacqueline est partie pour ne plus jamais revenir. \u00c0 ce qu\u2019il parait, Yvette \u00e9tait sur la paille. Avait-elle \u00e9t\u00e9 vol\u00e9e\u2009? Personne n\u2019en sut jamais rien. Elle voulut trouver du boulot, mais la rumeur lui avait coup\u00e9 beaucoup de possibilit\u00e9s. Les hommes du coin se m\u00e9fiaient d\u2019elle. Et si elle tentait de s\u00e9duire leur \u00e9pouse sous pr\u00e9texte de travailler\u2009? Et si elle les volait\u2009? La pauvre dut mettre la maison familiale en vente.<br>\u2014 Et que s\u2019est-il pass\u00e9\u2009?<br>\u2014 Il se trouve que le notaire \u00e9tait c\u00e9libataire. Sa femme \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. A priori, ils durent tomber amoureux, car il la demanda en mariage et elle accepta. Il n\u2019\u00e9tait pas de toute premi\u00e8re fraicheur. Tout le monde pensa qu\u2019elle ne l\u2019avait \u00e9pous\u00e9 que pour l\u2019argent. Il aurait \u00e9pong\u00e9 ses dettes. Par contre, elle perdit toute libert\u00e9. On ne la voyait plus beaucoup apr\u00e8s son mariage. Ils n\u2019eurent aucun enfant. Un jour, elle se suicida. Elle n\u2019avait pas beaucoup plus que quarante ans. C\u2019\u00e9tait arriv\u00e9 peu apr\u00e8s la disparition de leur servante. Une jeune demoiselle d\u2019origine espagnole. Les gens ont imagin\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait tomb\u00e9e amoureuse de celle-ci et que, folle de chagrin apr\u00e8s son d\u00e9part, elle aurait d\u00e9cid\u00e9 de mettre fin \u00e0 ses jours. Aux obs\u00e8ques, \u00e0 ce qu\u2019il parait maitre Blampain fut froid comme la glace, ne d\u00e9montrant aucune affection. Sa femme fut d\u2019ailleurs enterr\u00e9e dans le caveau de ses parents, et non pas dans celui de la famille des Blampain. Cela interpella tout le monde.<br>\u2014 Et vous pensez qu\u2019elle l\u2019\u00e9tait\u2009? Lesbienne\u2026<br>\u2014 Comme beaucoup, j\u2019y ai cru. Tout cela \u00e9tait bien troublant, \u00e0 vrai dire. J\u2019y ai appris qu\u2019\u00e9couter l\u2019autre est de premi\u00e8re importance. Se serait-elle suicid\u00e9e si quelqu\u2019un avait pu entendre sa d\u00e9tresse\u2009? Je ne saurais dire. Je pense que c\u2019est une pierre pour retrouver un chemin d\u00e9j\u00e0. Et toi\u2009? O\u00f9 va le tien\u2009? Tu semblais h\u00e9siter.<br>Mathilde se tortilla sur sa chaise.<br>\u2014 Je me reconnais un peu dans cette Yvette.<br>\u2014 Et pourquoi cela\u2009? Penses-tu que ton, disons, attirance pour elle va si loin que tu puisses dire \u00ab\u2009amour\u2009\u00bb\u2009? N\u2019est-ce pas de l\u2019amiti\u00e9\u2009?<br>\u2014 Non\u2009! C\u2019est de l\u2019amour. \u00c7a picote grave. J\u2019ai le c\u0153ur affol\u00e9 d\u00e8s qu\u2019elle me contemple. Et si ses yeux me regardent avec attention, je panique\u2009! C\u2019est de l\u2019amour\u2009!<br>\u2014 D\u2019accord\u2009! D\u2019accord\u2009! Mais quand as-tu compris que tu \u00e9tais attir\u00e9 par les filles\u2009?<br>\u2014 Y\u2019a pas de date. C\u2019est un sentiment diffus. Une \u00e9vidence. Je ne me suis jamais pos\u00e9 la question. Et vous\u2009? Vous \u00eates-vous un jour dit que vous \u00e9tiez h\u00e9t\u00e9rosexuelle\u2009?<br>\u2014 Non, tu as raison, sourit Gabrielle.<br>\u2014 Moi non plus. Les autres le font pour moi.<br>\u2014 Que font-ils\u2009?<br>\u2014 Penser que je me suis r\u00e9veill\u00e9 avec une envie d\u2019\u00eatre particuli\u00e8re. Je n\u2019ai jamais cherch\u00e9 \u00e0 \u00eatre diff\u00e9rente. C\u2019est dur, vous savez\u2009? On se demande si l\u2019on ne devrait pas se forcer \u00e0 \u00eatre normale. J\u2019ai m\u00eame eu un petit copain. Pour ressembler aux autres. Rentrer dans le rang.<br>\u2014 Tu m\u2019as l\u2019air d\u2019une fille tout \u00e0 fait normale, ma ch\u00e8re Mathilde. Et bien \u00e9duqu\u00e9e. Que vas-tu faire pour ton amie\u2009?<br>\u2014 Je ne peux clairement pas retourner au bahut apr\u00e8s \u00e7a\u2009! Je vais avoir trop honte\u2026<br>\u2014 Comment cela\u2009? Tu le dois\u2009! Cette histoire ne doit pas t\u2019emp\u00eacher d\u2019apprendre, d\u2019avancer, de te construire un avenir. Crois-tu qu\u2019un gar\u00e7on qui se serait fait rejeter par une fille devrait se cacher dans un trou, loin de la soci\u00e9t\u00e9\u2009? Je ne pense pas. Tu m\u00e9rites mieux que \u00e7a.<br>\u2014 Facile \u00e0 dire.<br>\u2014 Pas tant que cela. Je t\u2019ai parl\u00e9 de Marcelin, mon cadet. Il a travers\u00e9 cela il y a bien longtemps. J\u2019aurais aim\u00e9 le soutenir, mais mon Gaston n\u2019y \u00e9tait pas favorable. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s compliqu\u00e9.<br>\u2014 Il a fait son coming out\u2009?<br>\u2014 Presque. C\u2019\u00e9tait un enfant rieur, tr\u00e8s joueur. Un peu fr\u00eale. Pas assez viril pour mon mari. Mais j\u2019\u00e9tais aux anges. Il \u00e9tait tout le temps avec moi, m\u2019aidant \u00e0 la maison. Un vrai petit ch\u00e9rubin. Gaston m\u2019en a voulu tr\u00e8s longtemps\u2026<br>\u2014 Pourquoi\u2009?<br>\u2014 Parce que, pour lui, j\u2019avais enlev\u00e9 sa masculinit\u00e9 \u00e0 son fils, je l\u2019avais trop chouchout\u00e9. Et j\u2019avoue que j\u2019ai pens\u00e9 que c\u2019\u00e9tait le cas. Je le crois encore parfois. Marcelin n\u2019\u00e9tait pas eff\u00e9min\u00e9, mais resta un gar\u00e7on filiforme et gracieux. Que je le trouvais beau\u2009! Il avait un visage doux. Une \u00e9ducation irr\u00e9prochable. Mais \u00e0 l\u2019adolescence, il devint mutique. Il avait des copains, mais jamais de copines. Rien d\u2019inqui\u00e9tant. Jusqu\u2019\u00e0 ce que je d\u00e9couvre dans sa chambre des photos de mannequins masculins en slip dans un cahier qu\u2019il cachait dans ses affaires. J\u2019ai pens\u00e9 au d\u00e9but qu\u2019il voulait leur ressembler. Je crois qu\u2019une m\u00e8re ne peut pas concevoir que son gar\u00e7on est\u2026 qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re les hommes. Je n\u2019en ai jamais parl\u00e9 \u00e0 Gaston\u2009! Il m\u2019aurait accus\u00e9 d\u2019en \u00eatre coupable\u2009! J\u2019ai essay\u00e9 de discuter avec Marcelin. Des centaines de fois, je me suis imagin\u00e9 que nous abordions le sujet. Mais jamais les mots ne sont sortis. J\u2019avais trop peur des r\u00e9ponses. Et lui de son p\u00e8re. De sa r\u00e9action. Et malheureusement, il avait raison.<br>\u2014 Alors il ne l\u2019a jamais dit.<br>\u2014 Tout d\u2019abord, il s\u2019est mis \u00e0 sortir avec une fille qu\u2019il a \u00e9pous\u00e9e. Sylvie. Une femme attachante. Je l\u2019ai beaucoup appr\u00e9ci\u00e9. Mais il \u00e9tait triste. Je ne l\u2019ai pas vu \u00e0 l\u2019\u00e9poque. J\u2019\u00e9tais trop contente de me dire que je m\u2019\u00e9tais tromp\u00e9e. Son mariage me rassura. Il \u00e9tait silencieux depuis l\u2019adolescence. Nous n\u2019y avions pas vu son mal-\u00eatre. Et comment aurions pu\u2009? Tout n\u2019\u00e9tait que non-dit. C\u2019est bien plus tard que j\u2019ai compris qu\u2019il n\u2019aurait jamais pu faire le premier pas. Son p\u00e8re lui faisait trop peur. \u00c0 moi aussi. Je n\u2019ai pas voulu l\u2019admettre. Jusqu\u2019au jour o\u00f9 il s\u2019effondra. Je ne l\u2019ai pas vu arriver.<br>\u2014 Carr\u00e9ment\u2009? Que s\u2019est-il pass\u00e9\u2009?<br>\u2014 Il \u00e9tait tomb\u00e9 amoureux d\u2019un homme. Ils se fr\u00e9quentaient depuis un moment. Marcelin souffrait de le cacher. Il ne supportait plus de tromper Sylvie, mais il n\u2019acceptait pas l\u2019id\u00e9e de la d\u00e9truire s\u2019il lui annon\u00e7ait la chose. Il se sentait pi\u00e9g\u00e9. Un jour, il vint \u00e0 la maison me rendre visite. Gaston n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0. Je lui ai \u00e0 peine demand\u00e9 comment \u00e7a allait que je vis que le barrage allait rompre, les yeux humides. Il s\u2019effondra sur une chaise et se mit \u00e0 pleurer toutes les larmes de son corps. Toutes celles qu\u2019il avait retenues depuis le premier jour o\u00f9 il avait d\u00e9cid\u00e9 de garder son secret. J\u2019eus l\u2019impression d\u2019\u00eatre aval\u00e9 par une avalanche. Je tentais de m\u2019accrocher \u00e0 ses propos pour ne pas perdre pied. \u00c0 \u00e9couter tout ce qu\u2019il me disait avec un d\u00e9tachement que j\u2019\u00e9tais incapable d\u2019avoir. Je comprenais que nous allions au-devant d\u2019une grande catastrophe, mais que nous ne pourrions l\u2019\u00e9viter. Comme une voiture qui va dans le mur. Ce fut le moment le plus \u00e9prouvant de ma vie.<br>\u2014 C\u2019est ce que je ressens en ce moment m\u00eame.<br>\u2014 Je le sais. C\u2019est pour cela que je te parle de mes histoires. Je ne veux pas que tu fasses les erreurs d\u2019Yvette ou de mon Marcelin. Tu n\u2019as qu\u2019une vie.<br>\u2014 Merci, Madame.<br>\u2014 Gabrielle. Gaby m\u00eame, si tu veux. Certains de mes petits-enfants m\u2019appellent Mamie Gaby.<br>\u2014 D\u2019accord, Gaby. Mais qu\u2019est-il arriv\u00e9 \u00e0 votre fils apr\u00e8s cela\u2009?<br>\u2014 Je lui ai promis d\u2019\u00eatre toujours l\u00e0 pour lui, mais que son p\u00e8re lui ne le serait sans doute pas. Je lui ai demand\u00e9 s\u2019il pouvait rester avec Sylvie, mais j\u2019ai vu \u00e0 ses yeux que ce serait au-dessus de ses forces. Les pleurs allaient redoubler rien qu\u2019\u00e0 l\u2019id\u00e9e de continuer. J\u2019en fus d\u00e9chir\u00e9e, car sa femme est vraiment une belle \u00e2me. Mais, que voulez-vous\u2009? Ce ne sont pas les personnes les plus mauvaises qui souffrent le plus sur cette Terre. Et la pauvre Sylvie en fit les frais. Apr\u00e8s notre discussion, il la quitta. Un jour o\u00f9 elle n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0, il fit ses valises et lui laissa une lettre. Elle en fut d\u00e9vast\u00e9e\u2009! Je lui en voulus, mais c\u2019\u00e9tait mon fils. Elle ne put supporter de rester \u00e0 la maison alors nous l\u2019avons accueilli le temps qu\u2019elle reprenne pied. Gaston fut fou de rage\u2009! Il refusa d\u2019adresser la parole \u00e0 son fils apr\u00e8s cela. J\u2019ai tent\u00e9 de le raisonner, mais je devins le bouc \u00e9missaire de sa col\u00e8re. Je dus parler \u00e0 Marcelin en cachette pendant les ann\u00e9es qui suivirent. Jamais plus ils ne se crois\u00e8rent. Lorsque mon Gaston d\u00e9c\u00e9da, Marcelin en fut boulevers\u00e9. Il aurait tant voulu que son p\u00e8re accepte. Mais il \u00e9tait trop orgueilleux\u2009! Je sais pourtant que Gaston aurait souhait\u00e9 que Marcelin revienne. Il ne comprenait pas que Marcelin ait trop peur de lui. Marcelin a beaucoup pleur\u00e9 le jour de l\u2019enterrement.<br>\u2014 Et depuis\u2009?<br>\u2014 Marcelin refait partie de la famille. C\u2019est du pass\u00e9. Plus personne ne peut effacer le mal que nous nous sommes tous fait. Nous pouvons juste tenter de gu\u00e9rir nos plaies. S\u2019\u00e9couter. S\u2019appuyer les uns sur les autres.<br>\u2014 J\u2019aimerais pouvoir en faire de m\u00eame. Je ne sais pas si ma famille ou mes amis seront l\u00e0 pour moi.<br>\u2014 Et pourquoi\u2009? As-tu essay\u00e9 au moins\u2009? Quand il s\u2019agit de nos enfants, nous sommes capables de beaucoup de choses, tant que nous pouvons les aider \u00e0 \u00eatre heureux.<br>\u2014 Et pourtant, votre mari a rejet\u00e9 son fils.<br>\u2014 Ils ne se sont pas compris. J\u2019imagine que si Marcelin avait os\u00e9 affronter son p\u00e8re pour lui dire la v\u00e9rit\u00e9, peut-\u00eatre cela aurait \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rent. Je ne juge pas Marcelin, mais je pense qu\u2019ils ont tous les deux voulu que l\u2019un fasse un pas vers l\u2019autre. Jamais ils ne se sont dit que faire un pas aurait amen\u00e9 l\u2019autre \u00e0 le faire. Gaston a regrett\u00e9 de ne pas revoir son fils. J\u2019en suis convaincue. Et Marcelin a \u00e9t\u00e9 rong\u00e9 de remords de ne pas avoir dit \u00e0 son p\u00e8re qu\u2019il l\u2019aimait avant qu\u2019il ne parte. \u00c7a, je le sais.<br>\u2014 Vous avez peut-\u00eatre raison\u2026<br>\u2014 Je te propose de venir me le dire lorsque tu l\u2019auras fait. D\u2019accord\u2009?<br>\u2014 Oui. Merci. Promis je repasserai.<br>\u2014 J\u2019en serais tr\u00e8s heureuse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici un nouvelle que j&#8217;ai termin\u00e9. J&#8217;esp\u00e8re qu&#8217;elle vous plaira. \u2014 Bonjour mademoiselle. Que faites-vous sur les marches de mon entr\u00e9e\u2009?\u2014 Pardon, je ne voulais pas vous d\u00e9ranger\u2009!\u2014 La politesse exigerait que vous me r\u00e9pondiez \u00ab\u2009bonjour\u2009\u00bb. Vous ne m\u2019importunez pas. Je suis juste \u00e9tonn\u00e9e de vous trouver l\u00e0. 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