L’âge de Paul

Ses paupières s’ouvrent sur sa chambre obscure, juste éclairée par son téléphone vibrant. Il est alors 7h15. Ses mains cherchent instinctivement le bouton de la lampe. Un clic, mais aucune réaction. Son cerveau se dégourdit enfin. Serait-ce une coupure de courant ? Il vérifie d’abord sur l’écran. La batterie est à 95%. Étrange. L’électricité a dû sauter depuis un moment. Il allume la fonction lampe et regarde autour. Et là, il maudit les volets électriques. Putain de modernité. Est-ce juste son bâtiment ou plus général? On peut rêver. En attendant, il se retrouve néanmoins dans un appartement sans lumière extérieure. Avant d’attraper des fringues pour sortir de sa chambre, il souhaite texter Joris. Comprendre s’il est le seul touché. Zéro réseau. Retour à l’âge de pierre. La panne semble finalement plus importante que prévue. Il est temps de s’habiller. Une petite inquiétude monte dans son corps pas encore réveillé, mais en alerte. – Ha ! Bonjour, Paul. Y’a une panne d’électricité. Ton père regarde. – Bonjour, maman. Les nouvelles vont vite, on dirait. T’as deviné comment ? – Oh ça va ! T’es un clown ce matin ? Je suis déjà énervée, alors ton humour… Il ne pouvait s’empêcher de sourire après chacune de ses piques. Sa mère court quand il l’a fait marcher. Il en garde une certaine fierté. – M’man ! J’ai pas de lumière ! C’est normal ? vocifère sa frangine de sa chambre. – Ben ouais ! T’as été fini à la pisse, s’amuse-t-il à dire, assez fort pour qu’elle entende. – Paul ! C’est pas le moment, le reprend sa mère, passablement agacée des provocations de son fils. – T’es vraiment qu’un abruti, hurle sa sœur, manifestement consciente du trait moucheté. Et cela le réjouit. Il a eu sa victoire du jour. Son père se plaint de la panne, étonné que le réseau téléphonique soit lui aussi touché. Paul se demande d’où lui vient son intelligence. Comme si de rien n’était, les parents décident que chacun vaquera à ses occupations habituelles, malgré les protestations adolescentes. Paul prend son sac à dos, suivi de près par sa sœur, elle aussi au lycée. A priori, ses parents ont décidé de décongeler les deux marmots au plus vite pour être tranquille. Il espère que la porte d’entrée est bloquée pour ne pas aller au lycée, mais, malheureusement pour lui, elle est ouverte aux quatre vents. Tout le monde se surprend à se retrouver dès le début d’après-midi. La porte du garage en sous-sol a refusé de se lever malgré les protestations des automobilistes. Le père raconta avoir pris son vieux vélo pour aller au bureau (1 h à ramer pour arriver en sueur… sans même être assuré de trouver le chemin sans GPS… Il se plaindra lorsqu’il le pourra) tandis que la mère partit à pied. Tous les deux réapparurent dès midi, puisque rien ne fonctionnait. Paul et sa sœur durent attendre que le proviseur passe dans toutes les salles pour demander aux lycéens venus de rentrer chez eux. Paul en a profité pour discuter avec Joris. La panne est générale. Paul s’est amusé à scruter tous ses camarades, paniqués sans téléphones. Beaucoup ne sont pas venus, incapables de trouver le chemin du lycée à pied. Paul s’étonne de voir ses parents ne penser qu’au moment où l’électricité reviendra. Il sent bien que ce ne sera pas le cas. Comme son père a eu le réflexe d’acheter quelques bougies, deux lampes de poche et un réchaud, on arrivera à manger. Leur mère a commencé par les aliments au frigo avant de les perdre si ça dure. Le repas se passe en silence. C’est moins drôle que devant la télé. Les rares tentatives de couper le mutisme tombent à plat. Chacun rejoint sa chambre pour dormir. Paul s’amuse à comparer cette nouvelle vie à un Koh-Lanta. Lorsque Paul se réveille, son téléphone est mort et son espoir de voir revenir le courant avec. La fée électricité les a abandonnés. Comment ? Il ne sait pas ? Mais il pense au fond de lui que le piège se referme dans cet appartement. Ils vont devoir partir. Où ? Chez grand-papi à la campagne ? Ils n’auront bientôt plus de quoi se nourrir. Et, à ce moment-là, ils ne seront pas les seuls dans cette situation. Sa famille n’est pas armée pour ça. L’angoisse monte. Il espère se faire une frayeur pour rien, mais la durée de la panne l’inquiète. Chacun tente de vaquer à des occupations dans le salon, unique pièce exposée au soleil désormais. Cela a un côté prison forcée. Le manque de lien saute à la figure. Il n’y a vraiment aucun courant ! Quand se sont-ils parlé franchement, sans blague et d’autres choses que de banalités ? C’est vertigineux comme question. Paul voit bien que sa mère cogite tandis que son père rumine, attendant toujours le retour de l’Ancien Monde. Cela attriste Paul. Il ne comprend rien malgré ses diplômes. Sa sœur s’ennuie. Une vraie toxico en sevrage. Elle alterne prostration, protestation et proclamation victimaire. Une véritable pro du martyre. Paul ne l’embête plus, elle le fait bien toute seule. Il doit par contre discuter avec sa mère. Chaque jour ici les rapproche du danger, il le sent dans ses veines. Il observe sa mère, prête à vaciller, mais ne rompant pas. Au troisième jour, il sait qu’elle y songe. Son père, défaitiste, commence à compter les rations. Sa sœur est toujours à moitié folle. Irrécupérable. Ne plus scroller la rend irascible. Elle voudrait voir ses copines, se confier, mais elle est incapable d’aller là-bas. Après une échappée chez Joris au deuxième jour, malgré une heure de marche à pied, sa mère refuse de le laisser partir. Elle aussi ressent une appréhension animale. Joris et Paul sont sur la même longueur d’onde. Ils se donnent rendez-vous dans trois jours. Ils projettent de partir ensemble. Au quatrième jour, une voisine frappe à la porte, paniquée. Lorsque sa mère ouvre, la vieille dame a le visage cramoisi. On devine sa recherche éperdue d’aide. – Bonjour Madame Choquet. Que se passe-t-il ? interroge sa mère avec un air douceâtre. – Bonjour, Vivienne, je ne sais pas quoi faire ! Mon mari doit aller à l’hôpital pour son traitement, mais je n’ai plu de téléphone. Et sans l’ascenseur, impossible de le descendre ! J’ai besoin de votre aide, s’il vous plait. C’est important ! Il faut absolument qu’il y aille. – Je comprends. Mais Arthur n’a pas pu sortir sa voiture. Et je ne pense pas que l’hôpital ait de l’électricité non plus. – Vous plaisantez ? Ils ont forcément des générateurs, quelque chose, souffle la vieille dame. – Mais comment amener votre mari à l’hôpital ? Nos autos sont bloquées en bas. – C’est une question de vie ou de mort ! Ne me laissez pas tomber, je vous en prie ! Vivienne cède. Paul et Arthur vont aider Mme Choquet. Après tout, ils ont trois étages à descendre. Avec un peu de chance, ils pourront ensuite l’abandonner devant et trouver un taxi ou autre, même s’ils ont vu de moins en moins de voitures circuler. Ils portent M. Choquet dans les escaliers, une lampe de poche à la main. Vivienne est derrière avec le fauteuil roulant. Chacun fait attention de ne pas tomber dans les escaliers, mais les manœuvres sont complexes. Le malade murmure des paroles inaudibles. Paul se dit qu’il est déjà en train de partir. C’est inutile, mais ne rien faire paraitrait égoïste. Au rez-de-chaussée, Paul ouvre la porte et s’appuie de son dos pour faire basculer M. Choquet et son père vers le palier. Celui-ci jette un ouf de soulagement bien sonore. – Hé ! Vous là ! Bougez pas, lance un jeune en direction du trio, la mère étant encore dans l’escalier avec le fauteuil. Paul voit le flingue. Et les autres gars armés derrière. Il se retourne et fuit. Il délaisse le vieux mort en devenir. Il a seulement le temps d’entendre son père quémander « Ne tirez pas ! ». Les deux détonations ne laissent aucune place au doute . Sa mère et ce fauteuil roulant désormais inutile en travers de son chemin, Paul lui fait lâcher l’appareil. Il l’emmène de force vers le haut. Par chance, elle n’a pas eu le temps de digérer ce qui vient de se passer. Elle le talonne, regardant juste de temps en temps si son mari le rattrape. Elle sait de toute façon qu’elle doit galoper. Paul lui en sait gré. Arrivés à leur étage, haletant, sa mère se tourne vers l’escalier, au cas où. Mais Paul ne prend pas de gants et souffle un « Non ! » catégorique qui la laisse pantoise. Elle commence à comprendre. Ils franchissent le seuil. Paul bloque la porte avec le meuble d’entrée, puis court en chercher un autre. – Et ton père ? – Il est soit mort, soit échappé, soit otage. Dans aucun cas, il ne faut qu’ils s’introduisent ici. Elle ne répond pas. Elle analyse les dires de Paul. Sa sœur vient aux nouvelles, mais il lègue à sa mère le soin d’expliquer. Il doit protéger ce qui peut l’être. La panique envahit sa frangine, mais Vivienne tente de la calmer. – Pourquoi sont-ils ici ? Qu’est-ce qu’on leur a fait ? geint sa sœurette. – On n’a rien fait. Mais ils ont besoin de se nourrir, comme nous. Ils savent que ça va durer. Ils ont pris les devants. Et ils seront plus nombreux. – Mais l’électricité va finir par revenir ! Et la police ! Tout ! tente-t-elle de hurler entre deux pleurs. T’as toujours été pessimiste, de toute façon. – Vaut mieux être pessimiste que mort ! Comment peux-tu croire que la situation rentrera dans l’ordre quand la ville la plus grande et la plus importante du pays n’a plus de jus depuis quatre jours ? Ouvre les yeux ! Sinon, ces gars vont te les fermer. Son regard noir continue à assassiner son frère, mais elle n’objecte plus. En même temps, il s’en fout. Sa mère acquiesce lorsqu’il décide de partir le plus loin et le plus vite. Ils ont trop tardé. Elle a espéré. Elle lui montre son soutien. Des coups de feu s’entendent en bas. Ils ont visiblement commencé le pillage. Leurs bruits sont entremêlés avec des cris de terreur purs. Chacun lutte désormais pour sa survie dans cet immeuble cossu de Paris. Paul prépare en vitesse un sac pour chacun avec l’aide de sa mère. Pas de chichi. Il prend le réchaud, des conserves et des bougies. Vivienne remplit les autres. Sa sœur s’accroche à son doudou, laissé depuis longtemps dans un tiroir de sa chambre. Elle le sert fort. Il aimerait tant pouvoir avoir sa candeur. Trop tard. Les cris se rapprochent. Ils doivent être au premier ou au second. Pas de doute, ils achèvent les récalcitrants. Ils savent que leur avenir se joue là. Plus rien ne reviendra. Il faut survivre. Mais comment sortir sans être vu ? Vivienne et lui se regardent. La chambre parentale. À deux, ils défoncent la porte-fenêtre, puis s’attaquent au volet électrique. La statue antique se donne de bonne grâce au travail. Lorsque les premières lames s’écartent sous la pression, Paul et sa mère tirent de toutes leurs forces. Il leur suffit de quelques dizaines de centimètres. Sa sœur a découpé des draps pendant ce temps. Avec de la chance, les volets en dessous de leur appartement sont eux aussi fermés. Tout le monde attache les bandes de tissu les unes aux autres. Les cris et les tirs s’intensifient et plongent au fur et à mesure leurs nerfs dans un bain bouillant. Combien de temps avant qu’ils ne frappent à leur porte ? Et y a-t-il un guetteur à l’entrée ? Il accroche la corde à la rambarde. Cette fois-ci, les pilleurs sont bien à leur étage. Les cris sont proches désormais. Paul va chercher en urgence sa batte dans sa chambre et l’arrime à son sac. Il descend d’abord, les mains humides, le front brulant. Il ouvre la voie pour s’assurer qu’il n’y a personne. Les volets du second sont fermés. Du premier aussi. Idem en bas. Il peut se poser. Il fait signe à sa sœur de descendre. Il inspecte doucement dans le salon de l’appartement du bas. Il voit deux cadavres. Ses deux premiers. Il bloque son souffle de peur de crier. Sa mère regarde en bas, l’air paniquée. Paul sait qu’ils frappent chez eux. Ils tentent de défoncer la porte. Sa sœurette n’est pas encore par terre, mais Vivienne commence la descente. Il reluque une dernière fois. Personne à l’intérieur. Ils peuvent passer. Il prévient sa frangine de ne pas mater, de peur qu’elle hurle. Il court vers le sas d’entrée, collé au mur. Il jette un coup d’œil. Évidemment, il y a un guetteur. Et un autre sur le trottoir. Paul se penche alors pour prendre un caillou et le fait glisser sur la chaussée, devant lui. Il entend le garde faisant office de portier sortir de l’immeuble et s’avancer dans le chemin. Paul s’est donné le temps de réfléchir. Il abat sa batte dans le crâne du jeune homme. Il s’effondre comme une chiffe molle, son revolver à la main. Le bruit surprend le guetteur dehors. Il se retourne sur le trottoir avec sa carcasse de videur de nuit. Paul ne l’a jamais fait, mais tant pis. Il a pris l’arme de la marionnette à ses pieds. Il troue le mastodonte devant lui, interloqué par le spectacle inattendu. Il n’a pas eu le temps de dégainer. Paul entend le cri de sa frangine, comme s’ils émanaient d’un autre monde. Il a réussi, mais ce cri va rameuter la bande. Il se retourne pour voir sa mère agripper sa sœur et l’emmener en accourant vers lui, vers la sortie. Ils viennent de franchir un premier défi. Les suivants seront pires. Mais en attendant, ils détalent. Juste eu le temps de prendre le second flingue lorsqu’il a compris qu’une partie du gang allait les traquer. Peut-être même les rattraper. Encore quelques minutes à vivre. Un sourire de satisfaction aux lèvres. Adieu le lycée. Adieu papa. Tant pis pour Joris. Il comprendra s’il n’a pas déjà été assassiné. C’est désormais l’âge de Paul. Et il faudra qu’il dure.

Extrait de la nouvelle “Le troisième père”

Je suis heureux de vous proposer aujourd’hui un extrait de “Le troisième père”. J’ai écris cette nouvelle pour concourir auprès de l’association “Les passionnés de littérature M/M” . Ma nouvelle a été sélectionnées pour faire partie d’un recueil nommé “Liens de famille” et j’en suis très fier. Vous pouvez l’acheter sur le site bod notamment en papier et en version ebook sur les plateformes habituelles.

Je remercie particulièrement Renaud de Putter qui a accepté d’illustrer cette nouvelle. Vous pouvez le trouver ainsi que son travail sur Facebook ou Instagram .

En avant-première, voici un extrait de cette nouvelle que j’ai beaucoup aimé écrire.

Liens du cœur / Liens du sang

C’est avec un immense plaisir que je vous annonce la parution le 1er octobre prochain de deux recueils de nouvelles pour lesquels j’ai participé.

J’ai écris une nouvelle qui s’intitule “Le troisième père”. Cette autobiographie relate les raisons et le combat que j’ai mené pour mon plus grand rêve : devenir père. Elle est dans le recueil “Les liens de famille”. J’espère que vous l’apprécierez comme elle a enchanté le jury du concours qui m’a poussé à écrire cette tranche de vie.

L’ensemble des bénéfices de cette opération seront reversés à l’association MAG Jeunes LGBT.

Je vous informerai très prochainement de la disponibilité des deux ouvrages et publierai un extrait de la nouvelle.

Yann Vénète

Le colis piégé

– Je crois que c’est un paquet piégé, dit-il à voix haute à l’adresse de son frère.
– Qu’est-ce qui te prend ? T’es un chien renifleur maintenant ?
– Non, mais mon instinct me dit de me méfier !
– Et il te dit de qui il vient ce colis, ton instinct ?
– Arrête de te moquer de moi ! Je te dis que quelque chose cloche !
– J’ai bien une idée de ce qui cloche, mais tu vas encore dire que je suis méchant avec toi !
– En tout cas, je ne l’ouvrirai pas ! Pas envie de mourir aujourd’hui !
– Mais ma parole t’es sérieux ! Et on en fait quoi alors ?
– Je ne sais pas. T’as une idée ?
– J’en ai une, mais elle ne va pas te plaire…
– Non ! Sérieux ! Que fait-on ?
– Personnellement, quand je reçois un colis, j’ai tendance à l’ouvrir, mais à priori je vais mourir si je le fais. Si tu veux, on peut appeler la police pour en avoir le cœur net. Qu’en penses-tu ?
– Très drôle ! Avec la quantité de beuh dans la maison… Réfléchis un peu !
Francis aurait bien envie de dire à son frère quelque chose de méchant pour lui répondre, mais cela ne servirait à rien. Il l’accepterait sans broncher. Comme si son corps absorbait tout, même les coups psychologiques. Parfois, il aimerait bien avoir lui aussi cette capacité, car il a plutôt tendance à régler ce genre de discours à la sulfateuse ou au couteau en fonction de ce qu’il a sous la main. Les années de prison n’y ont rien changé.
– Peux-tu me dire ce qui te fait penser que quelqu’un nous enverrait un colis piégé ? demanda Francis pour essayer de comprendre ce qui passait par la tête de Charlie.
– Je n’en sais rien ! Quelqu’un qui nous en voudrait.
– Bon OK. Y’en a. Mais pas un seul d’assez intelligent pour échafauder un truc pareil, si ?
– Ben, y’a Youssouf ! Le coup qu’on a fait la dernière fois, il n’a pas dû aimer.
– Ha ! ça, c’est sûr, ricana Francis. Mais il est trop bête pour ça. S’il désirait se venger, il serait venu nous chercher avec sa bande !
– Ben ouais, mais bon… y’a eu les attentats quand même ! Les Arabes savent faire des bombes quand ils veulent !
– Mais t’as la tête farcie de connerie ! Ce n’est pas parce que certains terroristes en construisent que Youssouf y arrive…
– Tu dis ça, mais dans le journal télé, ils ont expliqué que ça se trouvait facilement sur internet…
– Oh mon Dieu ! Bref… Non ! Pas Youssouf. Fais-moi confiance !
– Parfois, tu ne prends pas assez au sérieux les nouvelles…
Francis fulminait, mais resta inflexible. Il dénichera bien la solution pour pouvoir ouvrir ce colis.
– A-t-il réussi à écouler le stock que nous lui avions subtilisé ?
– Oui, mais bon… Il n’avait pas apprécié ! Il nous a traités de tous les noms ! Il a même tenté de me tuer.
– OK, ce n’était pas cool de cacher sa drogue le temps de vendre la nôtre. Mais il a gagné son pain ensuite ! Y’a pas mort d’homme. Il a son argent. Il est content.
– Il a quand même voulu m’assassiner !
– Je le comprends… Mais il ne l’a pas fait.
– Tu es vraiment fonceur ! Tu vois un truc… Et hop ! Tu ouvres !
– Charlie ! Charlie ! Va-t-on y passer la journée ?
– Que souhaites-tu faire alors ? Pourquoi penses-tu que c’est piégé ?
– Je ne sais pas. Y’a mon nom, mais pas d’expéditeur ! Je n’ai rien commandé sur Amazon moi. Je n’attends rien !
– Bon OK. T’as un point. Mais Youssouf me hait. Ce serait moi qui aurais dû recevoir le colis, tu ne trouves pas ?
– C’est pas faux ! Veux-tu le faire ?
– Arrête ! Ouvre, bon sang !
Charlie regarda son frère, inquiet. Il alla à la pêche d’un objet tranchant pour couper le carton. Il eut une idée ! Il alla chercher du gros scotch et une pelle. Il commença à scotcher le couteau sur le bout de celle-ci. Furieux, Francis lui prit le tout et lui commanda :
– Y’a pas de bombe, bordel ! Je vais t’emplafonner avec cette pelle si tu continues !
Charlie, pas rassuré, empoigna le couteau. Sa masse graisseuse ne serait d’aucune utilité si ça explose ! Il ne comprenait pas le fait que Francis ne craigne rien. Ce n’est pas lui à qui le colis est adressé. Ce n’est pas lui qui va sauter ! Enfin, il est juste à côté donc sans doute que si ! Et puis, son frère a quand même généralement une bonne intuition. Ils doivent se faire confiance après tout. Alors Charlie prit son courage à deux mains. Il commença à découper le scotch du carton qui le tenait fermé.
La détonation surprit les frangins. Charlie bascula en arrière sous le souffle de l’explosion. Enfin… c’est ce qu’il crut. Il recula surtout de peur. Les cotillons envahissaient la pièce, atteignant le plafond et tous les meubles de la cave. Tombé à la renverse, il observa la pluie de couleur redescendre joyeusement. Il n’avait pas vu d’aussi beau spectacle depuis très longtemps. Il en oublia presque sa frayeur quelques secondes auparavant. Remis de ses émotions lorsque cela fut fini, il se releva. Francis était plié de rire. Il ne pouvait plus s’arrêter.
– Putain, c’est pas drôle ! C’est toi qui as fait ça ?
– Non, mais j’aurais aimé avoir l’idée.
– Ben, c’est qui alors ?
– Regarde dans la boite ! Il y a bien forcément quelque chose. La personne qui t’a envoyé cette surprise avait sans doute un message pour toi.
Ce n’était pas bête ! Il n’y avait même pas songé ! Il se pencha. Quelques cotillons n’avaient pas réussi à participer à la nouba, recouvrant encore l’intérieur du colis. Au fond de la trappe qui avait été libéré lors du feu d’artifice était collée une carte postale. Il la détacha en essayant de ne pas abimer le texte qui pourrait s’y trouver. Derrière, il lut « Sous l’escalier ». Étrange. Puis, soudain, une sorte de mécanisme instinctif, doux et nostalgique revint en mémoire vive pour animer ce colosse au cœur caché par trente ans de galère. Ces jeux de piste avaient agrémenté ces meilleurs souvenirs d’enfance.
Réfléchir… Qui a pu envoyer ça ? L’image représentait le musée Jules Verne. C’était l’un de ses endroits préférés lorsqu’il était petit. Les émotions refaisaient surface comme des bulles de champagne. Ça pétillait dans son corps. Toutes ses après-midis magiques dans ce musée. Les aventures de Philéas ou du Capitaine Nemo.
Francis, voyant son frère avec un sourire plus béat que d’ordinaire, semblant complètement déconnecté du monde, lui arracha la carte des mains. Son sang ne fit qu’un tour.
– N’y songe même pas !
Charlie descendit de son nuage en éclair.
– Bien sûr que si ! Tu n’es pas mon chef. J’y vais.
– Je viens avec toi !
– Pourquoi ?
– Pour t’aider.
– Sûr ? J’irai au bout, tu sais ? Je devinerai si je cherche vraiment.
– Promis. Je suis ton frère. J’ai toujours été là pour toi.
– On verra…
Ils se mirent alors en route pour le centre-ville d’Amiens. Charlie conduisait. C’était sa chasse à l’homme. Ou aux fantômes plus précisément. Ils y arrivèrent en à peine une heure. Francis tenta des conversations qui tombèrent toutes à plat sur les réponses courtes hors sujet de Charlie. À l’entrée du musée, les yeux de Charlie pétillèrent. Il avait désormais dix ans. Il n’avait pas beaucoup changé. Il hésitait entre rentrer de suite pour refaire un tour comme dans le bon vieux temps ou aller directement regarder sous l’escalier. Francis comprenait l’immense dilemme qui tourneboulait son frère. Il l’accompagna et paya les tickets. Charlie était tellement ému qu’il en était à deux doigts de pleurer. Francis était touché par l’état de son frangin. Il gardait néanmoins sa peur profonde de le voir se réveiller à la fin de l’aventure. Plus grande sera la montée, plus terrible sera la chute. Il avait beau pester tous les jours sur lui pour son manque de jugeote, il avait toujours été là pour le protéger, ou tout fait pour. C’est lui qui a assuré qu’il avait tout ce qu’il lui fallait ses trente dernières années. Certainement pas les familles d’accueil, les agents de la DDASS ou autres assistantes sociales de mes deux. Il angoissait pour son petit frère, même s’il le dépassait de dix centimètres et au moins quarante kilos.
Charlie s’émerveilla de chaque pièce comme s’il le visitait pour la première fois. Francis n’a jamais compris le goût prononcé de Charlie pour cet écrivain. Ces récits étaient invraisemblables. Charlie les dévorait, se prenant pour le héros du livre à chaque fois qu’il en finissait un. Il avait arrêté de les lire depuis longtemps. Lorsqu’ils ont dû brutalement quitter la maison familiale en fait. Francis s’occupa de ce petit frère arraché à l’innocence. Il saisit quelque chose auquel il n’avait jamais véritablement réfléchi jusque-là : Charlie était trop jeune pour comprendre à l’époque. Il est passé de l’enfance à l’âge adulte trop vite.
Charlie se précipita sous l’escalier à la fin de la visite, fouillant avec la main ce qu’il pouvait dégoter. Il y déterra des bricoles entre un bracelet plastique, un briquet et un Opinel. Le reste était encore plus insignifiant. Il était perdu. Quel était le message ? Il chercha une solution. Il y avait forcément une note ! Quelqu’un a dû trouver le mot. Il l’aurait pris. Il l’aurait jeté. Ou donner à l’accueil. Il se précipita vers l’entrée pour questionner le standardiste. Celui-ci fut intimidé par ce grand gaillard arrivé en un bond.
– Vous avez un message pour moi ?
– Heu non ! dit-il, effrayé.
– Pour Charlie ! Vous avez une lettre ! Un bout de papier ! Cherchez !
– Je vous dis que non. Pourriez-vous sortir s’il vous plait ?
– Cherchez, je vous dis !
– Tout va bien, Monsieur. Un ami a fait croire à mon frangin qu’il y avait un mot pour lui ici, interrompit Francis. Allez ! Viens ! Je vais t’expliquer.
– Mais…
– Viens, je te dis, coupa-t-il en amenant Charlie hors du bâtiment.
– Mais pourquoi ? Il y a forcément quelque chose ! Une énigme ! Pour l’étape d’après !
– Le message est ici, dit-il en pointant du doigt l’Opinel.
Charlie scruta l’objet sans vraiment piger ce que Francis disait par là. En quoi un couteau pouvait l’aider ? Il le regarda de plus près, l’inspectant dans tous les recoins. Francis le prit par le bras pour l’amener hors du musée. Il ne voulait pas que le standardiste, quelque peu secoué par ce qui venait de se passer, n’appelle la police.
– Je ne trouve pas le message ! Tu comprends toi ?
Francis était tiraillé. Il voyait la catastrophe arriver. Mais son frère ne lâcherait pas cette chasse au trésor. Il le savait. Alors, autant être à ses côtés.
– C’est un jeu de mots.
– « Couteau » ?
– La marque…
– « Opinel » ? Opinel… Opinel… Pinel !
Son visage s’illumina, puis s’éteignit de nouveau.
– Je dois aller à l’hôpital Philippe Pinel, mais y faire quoi ? Je ne connais pas de zinzin moi ! Je vais demander qui ?
– Maman !
Charlie resta coi ! Évidemment ! Les piñatas ! Les jeux de pistes ! Le musée Jules Verne ! Tout se reliait à sa mère. Les émotions qui l’assaillaient depuis l’ouverture du colis criaient ce mot qu’il n’avait plus prononcé depuis tellement longtemps. Et il ne l’avait pas entendu. Il l’avait enterré. Francis accompagna son frère, ou plutôt l’enveloppe corporelle de celui-ci, vers l’établissement où il semblait qu’elle soit enfermée.
À l’accueil, Francis demanda s’il pouvait voir Gisèle Cuvellier. La dame qui était leur expliqua qu’ils devaient d’abord joindre l’hôpital pour organiser un rendez-vous, mais d’attendre. Elle prit son téléphone et contacta un certain Pierre. Après deux minutes de discussion, elle leur dit de se diriger vers l’étang. Il se situe à gauche du bâtiment en sortant. Ils devaient faire comme s’ils repartaient. Charlie était intrigué, mais resta muet. Francis l’accompagna.
Su un banc, en face de l’étang, se trouvait un grand gaillard qui était assis à côté d’une femme âgée et chétive. Charlie ne la reconnut pas. Elle avait beaucoup vieilli.
– Maman !
– Bonjour mon fils.
– Bonjour messieurs, vous pouvez parler deux minutes, mais pas plus. Je risque ma place, dit le mec à côté de leur mère. Sans doute le fameux Pierre selon Francis.
– Mais pourquoi ?
À cette interrogation légitime, Gisèle expliqua à ses enfants qu’elle avait demandé à Pierre de préparer ce jeu de piste qui amènerait forcément Charlie, son cadet, vers elle. Il adorait cela petit. Il avait trouvé leur adresse et tout organisé pour elle. Atteinte d’un cancer, elle savait ne pas pouvoir y réchapper. Même si elle avait décidé de rester éloigner de ses fils après le mal qu’elle leur avait fait, elle ne pouvait pas ne pas les revoir avant de partir. Au moins une dernière fois. Charlie l’enserra et lui promit de revenir. Francis voulut hurler sur cette génitrice qui lui a volé son adolescence. Cette folle qui lui a ruiné sa vie. Mais, pour la première fois, se retint de laisser sa violence s’exprimer. Pour son frère. Rien que pour lui. Il ramassera encore les morceaux à la fin. Il le fallait. Charlie était tout ce qui comptait pour lui. Sa seule famille.

Le nouveau coiffeur

Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur. C’est à croire que changer de coiffeur c’est changer de mari. Bon, disons plutôt changer de vie, car mon cas n’est pas universel.

Il y a sans doute des gens pour qui ne pas changer de coiffeur a apporté des choses… mais de là à changer de conjoint, je ne pense pas. Non, il y a des circonstances qui font que. Je n’y avais jamais songé avant. Les événements ont fait que. C’est bête, hein ? Oui, c’est ce que je me dis. Ça ressemble à une phrase que j’ai convenue sur les battements d’aile d’un papillon. Je ne sais plus où je l’ai entendu. C’est mon problème ça. Je ne sais plus. Mais la phrase formulait quelque chose comme « Un battement d’aile de papillon d’un côté du globe peut avoir des conséquences énormes de l’autre côté du monde ». Je ne me souviens plus de la phrase, mais le concept est là. Vous voyez certainement de quoi je veux parler. Moi oui.

Mais je m’égare. Comme souvent. Vous l’avez sans doute remarqué. J’ai déjà oublié mon mari. C’est vraiment représentatif de ma vie. Je divague et une idée en amenant une autre, je suis autre part.

C’est littéralement ce qui m’est arrivé quand mon coiffeur est décédé. J’ai dû aller ailleurs. Je me dis qu’il a emporté tous mes secrets dans sa tombe. Enfin… mes secrets… disons plutôt ce que je lui ai déclaré. Et je lui parlais de tout. Je lui confiais tout. De mon mariage pépère à mes bouffées de chaleur. De mon fils qui avance cahin-caha, surtout caha, à mes petits-enfants gentils, mais un peu bouffons. Ma belle-fille n’aide vraiment pas avec son manque de caractère. Mon fils aurait dû prendre une fille à poigne. Mais je crois qu’il a trouvé un modèle qui me ressemblait. Bref, il savait tout. Aller chez lui était mon plaisir. Mon confessionnal selon certains, mais comme je ne suis pas pratiquante, son salon faisait office de confessionnal rempli de produits capillaires à la place de bougies et de photos de blondes pulpeuses sur papier glacé à la place des icônes, mais enfin… le décor est là. Même les rituels avec le shampoing et tout ce qui s’en suit… Mais encore une fois je m’égare. Décidément… Je suis impayable. Je vous avais prévenu.

J’ai trouvé par hasard un salon un peu plus loin de chez moi. Je vis un beau jeune homme attendant une clientèle. Il s’installait. Et moi aussi. Sur son fauteuil. Il était tellement avenant avec ce sourire charmeur que je suis entré sans m’en rendre compte. Et nous avons beaucoup bavardé. Sans m’en rendre compte non plus. C’était fluide. La connexion fut simple. Mais tout fut ensuite différent. À commencer par ma coiffure.

J’ai gagné dix ans. Enfin, ma tête avait rajeuni de dix ans et mes vêtements avaient eux vieilli. Je le remerciais chaleureusement, mais maintenant je devais m’occuper du reste. Ce fut fait rapidement. Je filais d’un magasin à l’autre. Frénétiquement. Vous ne m’auriez pas reconnu. Je shoppais. La carte chauffait. Mais j’en avais besoin. À chaque fois que je retournais à son salon, j’avais l’impression de me dépoussiérer. Je me trouvais belle. Je me sentais neuve. Une sensation oubliée depuis longtemps.

Maintenant que ma garde-robe avait changé, je compris le décalage entre le nouveau moi et mon chez-moi. Vieux. Rabougri. Mon mari aussi. Mais là, la carte bleue n’aurait pas pu le supporter. Alors je ne pus plus l’endurer. Je parle de mon compagnon. Et de la maison. Je lui crachais à la figure mes années perdues à vivre une vie de merde. Il ne comprit pas. Il prit peur. Puis il prit la poudre d’escampette. Pas longtemps. Je lui manquais. Une femme qui rajeunit ça vous change un homme. Moi, ce qui me manquait, c’était un homme attentionné, non bedonnant et qui me regardait avec l’envie d’un puceau. Il devait donc redevenir un jeune mari. Malheureusement, les cheveux, ça ne repousse pas par miracle. Mais l’intérêt peut repousser lui.

Alors il fit des efforts. Il fit attention à lui. Il fit attention à moi. Ce n’était pas surprenant, mais c’était touchant. Il s’habillait bien. Il me regardait à nouveau. Il se passionnait pour moi.

Oui, changer de coiffeur m’avait changé. Et cela avait changé mon mari. Qui l’eût cru ?