Le violon

Entends-tu cet instrument qui pleure
Comme un homme enragé ?
Ces cordes vibrent comme une fleur
Balayée par le vent engagé.

Entends-tu le violon qui sanglote
Ces pages d’un automne
Si fragile et tellement monotone,
Engourdi par quelques notes ?

Entends-tu le violon qui fait courir
Les notes comme des graines
Que le vent arrache à la fleur qui va s’ouvrir
Comme une enfant perdant son hymen ?

J’ai entendu ce violon,
Violent comme un cri furibond.
N’écoute pas ce désespoir,
Il pourrait t’emmener au soir.

Toujours là

Les nuits sont emplies de vous,
Comme mes jours sont nostalgiques.
Vos visages ne vieillissent pas.
Je vous contemple avec tristesse

Car je sais que vous serez flous
A mon réveil, souvenirs mécaniques
D’un songe qui m’a uni encore une fois
A vous qui, en moi, vivez sans cesse.

Vous êtes là
Encore et toujours.
Vous êtes là
A m’entourer d’amour.
Dix, vingt, voire bientôt trente ans
Mais vous êtes vivants par Morphée.
Je vous côtoie même les yeux fermés
Comme si nous étions au présent.

J’aimerais continuer à vous voir souvent !
Ces instants avec vous sont une bouée
Pour survivre sans vous pour me pousser.
Vous me manquez chers grands-parents.

Loup-garou

Chaque centimètre carré découvert
Prête envie à découvrir le suivant
Puis laisser une marque sur la chair
Ainsi frissonnante du plaisir gourmand.

Laisse-moi glisser mes doigts plus loin
Pour aller caresser les pointes rosées
Qui se dessine sur ton haut de lin
Pour que ma langue ici vienne danser.

Abandonne le reste à mon instigation
Pour que la chair de poule te traverse
De part en part jusqu’à la convulsion
Sous mes expertes et exquises caresses.

Je vais te dévorer tout cru
Car mon instinct l’exige !
Mes yeux ont déjà parcouru
Ton corps ! J’en ai le vertige !
De succion en morsure, j’abuse
Tandis que ton pilon en bouche,
Je ne vois que ta rondelle, ma muse !
Il est temps que ton corps je douche !

Ton corps appesanti est plus froid
Qu’il y a cinq minutes peut-être.
Déjà mon désir reflue tel le ressac.
J’ai beau t’avoir couronné roi,
Ton règne prend fin. Revint le mal-être
Qui accompagne mon cœur mis à sac.

J’ai bu tout mon saoul
Et rassasié mon démon
Mais mon cœur coule
Et s’enfouit dans le limon.

L’horreur du temps

Crier,
Dans la nuit si jolie, affolante,
Pleurer
Dans les ténèbres où chante
Les déesses et les anges,
Dans un bal illuminé de mille étoiles,
Comme un roman, une toile
Où la lumière se venge.

Crier,
Dans l’obscurité inquiétante,
Pleurer,
De peur de mourir. Une vie étouffante
Dans une âme si sainte.
L’amour y est si simple et beau,
Si meurtrie par cette peau
Où la vie n’est que feinte.

J’ai l’impression d’avoir
L’horreur du temps
Dans mes veines devenues noires,
Noires comme Satan.
J’ai plus envie de grandir.
J’ai plus envie de mourir.
J’ai si peur de l’instant présent,
De ce temps qui me semble pesant.

Crier,
De peur de ne plus avoir de voix,
Pleurer,
De peur de n’être enfin entendu
Qu’une petite et simple voix
Dans un univers d’une vaste étendue.
J’ai si peur d’être peu,
La vie est si courte, seul
L’amour peut
Nous sauver du linceul.

J’ai l’impression d’avoir
L’horreur du temps
Dans mes veines devenues noires,
Noires comme Satan.
J’ai plus envie de grandir.
J’ai plus envie de mourir.
J’ai si peur de l’instant présent,
De ce temps qui me semble pesant.

Chair Narcisse

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Pique et trique mon infame
Besoin d’images pyromanes
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Je laisse les images défiler
Sur ses beaux torses éffilés
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Le temps passe inlassable
Sur des corps monnayables
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Laisse-moi encore fantasmer
Sur ces Narcisse proclamés
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Je perds la notion du réel
Sur des poses gorgées de miel
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Je veux posséder Narcisse
Pour lui entrouvrir les cuisses
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Il est temps de te fermer
Avant que je sois interné
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Les aux-revoirs

D’un grand signe de main,
Tout s’efface, il n’y a plus rien,
Plus rien, plus de lendemain,
Même pas une chanson, un refrain.

D’un grand signe de main
Tout s’en va, tout s’écroule.
Tout est mort, inhumain.
Tout s’en va, mais la terre roule.

Elle roule inexorablement,
Avec le temps, les hommes,
Les cœurs et les écroulements
Les hommes et les fantômes.

Tout n’est que décor,
Rien n’est fait durablement.
Le temps tue tout, sauf la mort.
Le temps tourne inexorablement.

Dans ma dernière prière
Je demanderai un cœur de pierre.

Le colis piégé

– Je crois que c’est un paquet piégé, dit-il à voix haute à l’adresse de son frère.
– Qu’est-ce qui te prend ? T’es un chien renifleur maintenant ?
– Non, mais mon instinct me dit de me méfier !
– Et il te dit de qui il vient ce colis, ton instinct ?
– Arrête de te moquer de moi ! Je te dis que quelque chose cloche !
– J’ai bien une idée de ce qui cloche, mais tu vas encore dire que je suis méchant avec toi !
– En tout cas, je ne l’ouvrirai pas ! Pas envie de mourir aujourd’hui !
– Mais ma parole t’es sérieux ! Et on en fait quoi alors ?
– Je ne sais pas. T’as une idée ?
– J’en ai une, mais elle ne va pas te plaire…
– Non ! Sérieux ! Que fait-on ?
– Personnellement, quand je reçois un colis, j’ai tendance à l’ouvrir, mais à priori je vais mourir si je le fais. Si tu veux, on peut appeler la police pour en avoir le cœur net. Qu’en penses-tu ?
– Très drôle ! Avec la quantité de beuh dans la maison… Réfléchis un peu !
Francis aurait bien envie de dire à son frère quelque chose de méchant pour lui répondre, mais cela ne servirait à rien. Il l’accepterait sans broncher. Comme si son corps absorbait tout, même les coups psychologiques. Parfois, il aimerait bien avoir lui aussi cette capacité, car il a plutôt tendance à régler ce genre de discours à la sulfateuse ou au couteau en fonction de ce qu’il a sous la main. Les années de prison n’y ont rien changé.
– Peux-tu me dire ce qui te fait penser que quelqu’un nous enverrait un colis piégé ? demanda Francis pour essayer de comprendre ce qui passait par la tête de Charlie.
– Je n’en sais rien ! Quelqu’un qui nous en voudrait.
– Bon OK. Y’en a. Mais pas un seul d’assez intelligent pour échafauder un truc pareil, si ?
– Ben, y’a Youssouf ! Le coup qu’on a fait la dernière fois, il n’a pas dû aimer.
– Ha ! ça, c’est sûr, ricana Francis. Mais il est trop bête pour ça. S’il désirait se venger, il serait venu nous chercher avec sa bande !
– Ben ouais, mais bon… y’a eu les attentats quand même ! Les Arabes savent faire des bombes quand ils veulent !
– Mais t’as la tête farcie de connerie ! Ce n’est pas parce que certains terroristes en construisent que Youssouf y arrive…
– Tu dis ça, mais dans le journal télé, ils ont expliqué que ça se trouvait facilement sur internet…
– Oh mon Dieu ! Bref… Non ! Pas Youssouf. Fais-moi confiance !
– Parfois, tu ne prends pas assez au sérieux les nouvelles…
Francis fulminait, mais resta inflexible. Il dénichera bien la solution pour pouvoir ouvrir ce colis.
– A-t-il réussi à écouler le stock que nous lui avions subtilisé ?
– Oui, mais bon… Il n’avait pas apprécié ! Il nous a traités de tous les noms ! Il a même tenté de me tuer.
– OK, ce n’était pas cool de cacher sa drogue le temps de vendre la nôtre. Mais il a gagné son pain ensuite ! Y’a pas mort d’homme. Il a son argent. Il est content.
– Il a quand même voulu m’assassiner !
– Je le comprends… Mais il ne l’a pas fait.
– Tu es vraiment fonceur ! Tu vois un truc… Et hop ! Tu ouvres !
– Charlie ! Charlie ! Va-t-on y passer la journée ?
– Que souhaites-tu faire alors ? Pourquoi penses-tu que c’est piégé ?
– Je ne sais pas. Y’a mon nom, mais pas d’expéditeur ! Je n’ai rien commandé sur Amazon moi. Je n’attends rien !
– Bon OK. T’as un point. Mais Youssouf me hait. Ce serait moi qui aurais dû recevoir le colis, tu ne trouves pas ?
– C’est pas faux ! Veux-tu le faire ?
– Arrête ! Ouvre, bon sang !
Charlie regarda son frère, inquiet. Il alla à la pêche d’un objet tranchant pour couper le carton. Il eut une idée ! Il alla chercher du gros scotch et une pelle. Il commença à scotcher le couteau sur le bout de celle-ci. Furieux, Francis lui prit le tout et lui commanda :
– Y’a pas de bombe, bordel ! Je vais t’emplafonner avec cette pelle si tu continues !
Charlie, pas rassuré, empoigna le couteau. Sa masse graisseuse ne serait d’aucune utilité si ça explose ! Il ne comprenait pas le fait que Francis ne craigne rien. Ce n’est pas lui à qui le colis est adressé. Ce n’est pas lui qui va sauter ! Enfin, il est juste à côté donc sans doute que si ! Et puis, son frère a quand même généralement une bonne intuition. Ils doivent se faire confiance après tout. Alors Charlie prit son courage à deux mains. Il commença à découper le scotch du carton qui le tenait fermé.
La détonation surprit les frangins. Charlie bascula en arrière sous le souffle de l’explosion. Enfin… c’est ce qu’il crut. Il recula surtout de peur. Les cotillons envahissaient la pièce, atteignant le plafond et tous les meubles de la cave. Tombé à la renverse, il observa la pluie de couleur redescendre joyeusement. Il n’avait pas vu d’aussi beau spectacle depuis très longtemps. Il en oublia presque sa frayeur quelques secondes auparavant. Remis de ses émotions lorsque cela fut fini, il se releva. Francis était plié de rire. Il ne pouvait plus s’arrêter.
– Putain, c’est pas drôle ! C’est toi qui as fait ça ?
– Non, mais j’aurais aimé avoir l’idée.
– Ben, c’est qui alors ?
– Regarde dans la boite ! Il y a bien forcément quelque chose. La personne qui t’a envoyé cette surprise avait sans doute un message pour toi.
Ce n’était pas bête ! Il n’y avait même pas songé ! Il se pencha. Quelques cotillons n’avaient pas réussi à participer à la nouba, recouvrant encore l’intérieur du colis. Au fond de la trappe qui avait été libéré lors du feu d’artifice était collée une carte postale. Il la détacha en essayant de ne pas abimer le texte qui pourrait s’y trouver. Derrière, il lut « Sous l’escalier ». Étrange. Puis, soudain, une sorte de mécanisme instinctif, doux et nostalgique revint en mémoire vive pour animer ce colosse au cœur caché par trente ans de galère. Ces jeux de piste avaient agrémenté ces meilleurs souvenirs d’enfance.
Réfléchir… Qui a pu envoyer ça ? L’image représentait le musée Jules Verne. C’était l’un de ses endroits préférés lorsqu’il était petit. Les émotions refaisaient surface comme des bulles de champagne. Ça pétillait dans son corps. Toutes ses après-midis magiques dans ce musée. Les aventures de Philéas ou du Capitaine Nemo.
Francis, voyant son frère avec un sourire plus béat que d’ordinaire, semblant complètement déconnecté du monde, lui arracha la carte des mains. Son sang ne fit qu’un tour.
– N’y songe même pas !
Charlie descendit de son nuage en éclair.
– Bien sûr que si ! Tu n’es pas mon chef. J’y vais.
– Je viens avec toi !
– Pourquoi ?
– Pour t’aider.
– Sûr ? J’irai au bout, tu sais ? Je devinerai si je cherche vraiment.
– Promis. Je suis ton frère. J’ai toujours été là pour toi.
– On verra…
Ils se mirent alors en route pour le centre-ville d’Amiens. Charlie conduisait. C’était sa chasse à l’homme. Ou aux fantômes plus précisément. Ils y arrivèrent en à peine une heure. Francis tenta des conversations qui tombèrent toutes à plat sur les réponses courtes hors sujet de Charlie. À l’entrée du musée, les yeux de Charlie pétillèrent. Il avait désormais dix ans. Il n’avait pas beaucoup changé. Il hésitait entre rentrer de suite pour refaire un tour comme dans le bon vieux temps ou aller directement regarder sous l’escalier. Francis comprenait l’immense dilemme qui tourneboulait son frère. Il l’accompagna et paya les tickets. Charlie était tellement ému qu’il en était à deux doigts de pleurer. Francis était touché par l’état de son frangin. Il gardait néanmoins sa peur profonde de le voir se réveiller à la fin de l’aventure. Plus grande sera la montée, plus terrible sera la chute. Il avait beau pester tous les jours sur lui pour son manque de jugeote, il avait toujours été là pour le protéger, ou tout fait pour. C’est lui qui a assuré qu’il avait tout ce qu’il lui fallait ses trente dernières années. Certainement pas les familles d’accueil, les agents de la DDASS ou autres assistantes sociales de mes deux. Il angoissait pour son petit frère, même s’il le dépassait de dix centimètres et au moins quarante kilos.
Charlie s’émerveilla de chaque pièce comme s’il le visitait pour la première fois. Francis n’a jamais compris le goût prononcé de Charlie pour cet écrivain. Ces récits étaient invraisemblables. Charlie les dévorait, se prenant pour le héros du livre à chaque fois qu’il en finissait un. Il avait arrêté de les lire depuis longtemps. Lorsqu’ils ont dû brutalement quitter la maison familiale en fait. Francis s’occupa de ce petit frère arraché à l’innocence. Il saisit quelque chose auquel il n’avait jamais véritablement réfléchi jusque-là : Charlie était trop jeune pour comprendre à l’époque. Il est passé de l’enfance à l’âge adulte trop vite.
Charlie se précipita sous l’escalier à la fin de la visite, fouillant avec la main ce qu’il pouvait dégoter. Il y déterra des bricoles entre un bracelet plastique, un briquet et un Opinel. Le reste était encore plus insignifiant. Il était perdu. Quel était le message ? Il chercha une solution. Il y avait forcément une note ! Quelqu’un a dû trouver le mot. Il l’aurait pris. Il l’aurait jeté. Ou donner à l’accueil. Il se précipita vers l’entrée pour questionner le standardiste. Celui-ci fut intimidé par ce grand gaillard arrivé en un bond.
– Vous avez un message pour moi ?
– Heu non ! dit-il, effrayé.
– Pour Charlie ! Vous avez une lettre ! Un bout de papier ! Cherchez !
– Je vous dis que non. Pourriez-vous sortir s’il vous plait ?
– Cherchez, je vous dis !
– Tout va bien, Monsieur. Un ami a fait croire à mon frangin qu’il y avait un mot pour lui ici, interrompit Francis. Allez ! Viens ! Je vais t’expliquer.
– Mais…
– Viens, je te dis, coupa-t-il en amenant Charlie hors du bâtiment.
– Mais pourquoi ? Il y a forcément quelque chose ! Une énigme ! Pour l’étape d’après !
– Le message est ici, dit-il en pointant du doigt l’Opinel.
Charlie scruta l’objet sans vraiment piger ce que Francis disait par là. En quoi un couteau pouvait l’aider ? Il le regarda de plus près, l’inspectant dans tous les recoins. Francis le prit par le bras pour l’amener hors du musée. Il ne voulait pas que le standardiste, quelque peu secoué par ce qui venait de se passer, n’appelle la police.
– Je ne trouve pas le message ! Tu comprends toi ?
Francis était tiraillé. Il voyait la catastrophe arriver. Mais son frère ne lâcherait pas cette chasse au trésor. Il le savait. Alors, autant être à ses côtés.
– C’est un jeu de mots.
– « Couteau » ?
– La marque…
– « Opinel » ? Opinel… Opinel… Pinel !
Son visage s’illumina, puis s’éteignit de nouveau.
– Je dois aller à l’hôpital Philippe Pinel, mais y faire quoi ? Je ne connais pas de zinzin moi ! Je vais demander qui ?
– Maman !
Charlie resta coi ! Évidemment ! Les piñatas ! Les jeux de pistes ! Le musée Jules Verne ! Tout se reliait à sa mère. Les émotions qui l’assaillaient depuis l’ouverture du colis criaient ce mot qu’il n’avait plus prononcé depuis tellement longtemps. Et il ne l’avait pas entendu. Il l’avait enterré. Francis accompagna son frère, ou plutôt l’enveloppe corporelle de celui-ci, vers l’établissement où il semblait qu’elle soit enfermée.
À l’accueil, Francis demanda s’il pouvait voir Gisèle Cuvellier. La dame qui était leur expliqua qu’ils devaient d’abord joindre l’hôpital pour organiser un rendez-vous, mais d’attendre. Elle prit son téléphone et contacta un certain Pierre. Après deux minutes de discussion, elle leur dit de se diriger vers l’étang. Il se situe à gauche du bâtiment en sortant. Ils devaient faire comme s’ils repartaient. Charlie était intrigué, mais resta muet. Francis l’accompagna.
Su un banc, en face de l’étang, se trouvait un grand gaillard qui était assis à côté d’une femme âgée et chétive. Charlie ne la reconnut pas. Elle avait beaucoup vieilli.
– Maman !
– Bonjour mon fils.
– Bonjour messieurs, vous pouvez parler deux minutes, mais pas plus. Je risque ma place, dit le mec à côté de leur mère. Sans doute le fameux Pierre selon Francis.
– Mais pourquoi ?
À cette interrogation légitime, Gisèle expliqua à ses enfants qu’elle avait demandé à Pierre de préparer ce jeu de piste qui amènerait forcément Charlie, son cadet, vers elle. Il adorait cela petit. Il avait trouvé leur adresse et tout organisé pour elle. Atteinte d’un cancer, elle savait ne pas pouvoir y réchapper. Même si elle avait décidé de rester éloigner de ses fils après le mal qu’elle leur avait fait, elle ne pouvait pas ne pas les revoir avant de partir. Au moins une dernière fois. Charlie l’enserra et lui promit de revenir. Francis voulut hurler sur cette génitrice qui lui a volé son adolescence. Cette folle qui lui a ruiné sa vie. Mais, pour la première fois, se retint de laisser sa violence s’exprimer. Pour son frère. Rien que pour lui. Il ramassera encore les morceaux à la fin. Il le fallait. Charlie était tout ce qui comptait pour lui. Sa seule famille.

Vide sans toi

Un vase chinois sur la table.
Un portrait du passé déjà oublié.
Une statue sur la commode implacable.
Des porcelaines, à côté, aux figures mouillées.
Des cendres dans le cendrier qui a trop servi.
Et enfin un appartement vide sans toi.
Ce qu’il reste de nos amours ravis,
Des jours où j’étais près de toi.
Ces larmes me mettent à bout,
Tant de forces m’ont perdu.
Ton souvenir me rend fou,
Fou de toi. Je suis perdu.
Tu ne reviendras pas.
Je te cherche,
T’es plus là,
Je pêche
De n’avoir plus de foi,
L’appartement est trop vide sans toi.

Les pérégrinations d’un garçon dans un sauna

J’avais envie de montrer la différence entre l’amour et la luxure.

Nassim terminait sa première journée de travail à Paris avec deux sentiments : la fatigue du labeur et l’excitation d’être dans une ville où il se sentait libre. Loin des contraintes familiales. Loin des normes étouffantes. Si proche du bonheur.
Encore une demain et il devra repartir. C’était ce soir ou jamais. Alors ce soir. Il chercha des adresses de sauna. Ce n’est pas le choix qui manquait. Il se décida pour celui qui avoisinait son hôtel. Il était à deux stations de métro. Le temps d’avaler un sandwich et il se trouvait en face d’une devanture à néon. Le bâtiment se confondait avec le reste de la rue. Les lumières appelaient néanmoins les passants à franchir les grilles de leurs couleurs joyeuses et criardes.
Nassim monta les marches deux par deux. Il ne voulait pas être reconnu ici. Il n’avait que ce début de soirée pour profiter de la nuit parisienne. Il aurait fallu jouer de malchance, mais sait-on jamais? Le vestibule, petit et intimiste, jurait avec les néons externes. Le garçon présent lui demanda s’il savait comment cela fonctionnait. Il avait sans doute repéré qu’il avait à faire à un novice. Cela l’énerva légèrement, mais c’était la vérité. Il lui expliqua l’ensemble des activités faisables ainsi que les endroits à connaitre. Après avoir reçu sa serviette, la clé et la capote qui va avec, il se dirigea dans le couloir qui menait aux vestiaires.
Il lut le numéro sur le tag pour repérer le casier qui lui était affecté. Une enfilade de bancs, tel un rail de train, amenait à destination. Les casiers hauts et étroits, se succédaient. Leur couleur grisâtre leur conférait un aspect de banquier qui gardait le secret de son client.
Arrivé au bon endroit, il commença son effeuillage avec timidité et vélocité. Il rangea avec délicatesse son costume pour ne pas le froisser. La serviette sur la taille et la capote en main, il chercha son chemin dans ce dédale obscur. La lumière tamisée protégeait l’intimité de Nassim aussi bien que sa serviette. Il sortit des vestiaires et se dirigea vers la première pièce qu’il trouva. Une piscine à remous occupait tout l’espace. Deux garçons s’acoquinaient. Ils regardèrent Nassim avec envie. Cela le fit fuir.
Il passa les toilettes et les douches. Il en prit une rapidement pour pouvoir profiter du hammam qui le jouxtait. Il n’était pas très grand. Sa moiteur était pourtant suffisante pour soustraire Nassim au regard. Il pouvait contenir une dizaine de personnes en se collant. Ce qui devait se produire souvent, supposait-il. Il s’assit dans la pièce pour se reposer un peu. Un homme d’âge mûr arriva aussitôt après lui. Il l’avait vu dans le vestiaire. Sans doute l’avait-il suivi. Il ne lui prêta pas attention. Du moins, il essaya car celui-ci se plaça à ses côtés exactement. Les yeux fermés, Nassim cherchait la paix intérieure. Il ne fallut pas attendre longtemps avant qu’une main baladeuse ne vienne se poser sur sa cuisse. Il sursauta aussitôt et quitta précipitamment l’endroit.
Il regarda par la porte vitrée du sauna s’il pouvait être tranquille, mais deux hommes étaient déjà affairés. Alors il continua son chemin. Il remonta l’escalier pour aller vers l’étage où se trouvaient les cabines. Cet escalier étroit et sa télé qui diffusait tout en haut appelait le passant pour l’emmener plus haut. Le film porno qui y passait lui procura des frissons. Il regarda quelques minutes, le temps de se redonner des ailes pour repartir de l’avant. Il n’avait que ce soir pour dénicher un homme qui lui plaisait. Le lino noir qui recouvrait tous les murs et les plafonds absorbaient le peu de lumière des plafonniers. Les cabines identiques se succédaient des deux côtés pour attirer à elles au fur et à mesure les couples du moment. Il y avait juste deux pièces spéciales vers le milieu. À gauche, un endroit plus sombre amenait vers un glory hole pour ceux qui voulaient s’adonner au plaisir anonyme absolu. À droite, il y avait un salon à la musique façon Budha bar accompagnait les indolents vers un moment de calme à l’intérieur de cette usine à plaisir. De-ci de-là se trouvaient des cabines plus grandes pour les gros appétits. Après le salon, adossé au mur, un beau garçons était figé là. Il devait avoir un peu moins de trente ans. Il était blond et musclé sec. Il avait la moue de celui qui profite du paysage dans un parc un soir d’été. Nassim le trouva irrésistible. Il s’arrêta pour le mater. Comment l’aborder ? Il ne connaissait pas les codes. Le garçon se tourna vers lui et lui sourit imperceptiblement. Cela lui donna la force nécessaire pour avancer vers lui. Il se posta devant lui. Il le regarda, mais sans trop oser. Le blondinet le prit par la main sans ménagement pour l’emmener dans la cabine d’à côté. Après lui avoir roulé une galoche en bonne et due forme, ils firent l’amour sans retenue.
Les quelques paroles qu’ils échangèrent pendant l’acte coulaient de source. Mais Nassim voulut tout de même briser le silence. Alors qu’ils étaient assis l’un en face de l’autre pour remettre leurs serviettes, Nassim prit son courage à deux mains et l’aborda.
– Comment t’appelles-tu ?
– Est-ce important ?
– Pour moi, oui. Nous avons… partagé un moment intime. Je m’appelle Nassim.
– Très mignon comme prénom.
– Merci. Et toi ?
– Je ne le donne généralement pas. Je ne veux pas qu’on m’importune.
– Je repars pour le Maroc demain. Je ne sais pas si je reviendrai. S’il te plait. Juste pour me souvenir.
– OK ! Alexandre.
– Enchanté.
Dans un élan spontané, il l’embrassa sur la joue. Cela fit sourire Alexandre. Ils partirent ensemble pour la douche, sans décocher un seul mot. Nassim le matait pendant la toilette. Il voulait essayer de relancer la conversation. Avant qu’Alexandre se sèche, il lui proposa d’aller dans la piscine pour se détendre une dernière fois. Alexandre objecta qu’ils venaient de se laver. Nassim sortit son meilleur atout : son sourire qui faisait craquer sa mère à chaque fois qu’il demandait quelque chose d’un peu particulier. Alexandre tiqua, baissant la tête, puis accepta.
La pièce dans laquelle se trouvait la piscine était agrémentée de peintures érotiques auxquelles il n’avait pas prêté attention précédemment. Alexandre y plongea le premier, dans un endroit non occupé. Nassim se glissa en face de lui, sur l’autre rebord, mais assez prêt pour ne pas avoir à parler trop fort. Trois hommes étaient de l’autre côté entrain de discuter. Nassim leur jeta un coup d’œil puis sourit à Alexandre.
– Viens-tu souvent ici ?
– Ça dépend ce que tu entends par là. Mais régulièrement oui.
– Pourquoi ? Tu as les applis de rencontre, non ?
– Cela ne me plait pas. Les mecs font comme s’ils t’abordaient pour une relation sérieuse puis, deux minutes plus tard, t’envoies la photo de leurs engins. Ils ont juste envie de s’amuser. Ils sont même déjà en couple.
– Ha oui ? Et tu cherches quoi ?
– J’étais naïf. Je pensais trouver un homme honnête. Alors quitte à simplement baiser, autant venir ici. Au moins, tu sais que, franchi la porte de sortie, tout sera fini. Y’a aucune déception.
– J’ai l’impression que tu as été souvent désabusé.
Alexandre sourit sans en avoir envie et baissa la tête.
– Et toi ? Pourquoi es-tu là ? Tu m’as dit que tu repartais ?
– Oui. Demain soir. Je suis venu pour travailler au siège deux jours. Un dépannage. J’ai un vol retour vers Rabat.
– Et tu fréquentes les saunas là-bas ?
– Non ! Surtout pas. Être homosexuel au Maroc n’est pas aussi bien vu qu’ici. Je ne fais rien là-bas. Enfin, pas de choses comme cela.
– Tu ne rencontres pas ?
– Non. J’avais installé une appli une fois, mais, après quelques jours, j’ai trouvé un cousin dessus. J’ai tellement eu peur qu’il me repère que j’ai supprimé direct. Je n’ose plus. Là-bas, ces choses-là peuvent te coûter très cher !
– Et que vas-tu faire de ta vie ? Te marier ? Cacher qui tu es ?
– Je n’en ai pas envie. Mais ai-je le choix ?
La tristesse du regard de Nassim toucha Alexandre.
– Finalement, tu as beau être libre, tu ne trouves pas, résuma Nassim. Et quant à moi, je n’ai pas le droit de trouver.
– C’est une bonne synthèse. Lequel doit jalouser l’autre ?
– Peut-être pourrions-nous deviser de cela devant un verre ?
Alexandre vit le piège. Mais il n’avait pour une fois pas envie de l’éviter. Leur compatibilité sexuelle était indéniable. Leur solitude aussi.
– Tu repars demain. À quoi bon ? questionna Alexandre.
– Tracer un avenir. Je n’ai rien à perdre et toi non plus.
Alexandre faillit répondre du tac au tac, touché par cette allégation trop directe à son goût. Mais il comprit que Nassim avait sans doute énormément à perdre. À commencer par ses illusions. Il ne se sentait pas être le mauvais bougre.
– Allez ! Un verre ne coûte rien.
Ils partirent ensemble vers les vestiaires se rhabiller. Il était à peine 22 h. Ils avaient le temps de bavarder avant le dernier métro. Ils trouvèrent un bar à quelques mètres du sauna et s’y posèrent. Ils discutèrent de tout et de rien. Suffisamment pour se donner l’envie de se revoir

Extrait de “Des papillons dans le ventre”

Voici un extrait de mon premier roman, “Des papillons dans le ventre”. Toujours en vente sur les difféntes plateformes numériques, les libraires ou chez mon éditeur.


Je le vis, son visage au-dessus du mien. Il ne me regardait pas, mais moi oui. Il était près. Je bougeais mes doigts comme on déplace un objet fragile et important qui ne devait pas tomber. Un geste lent et réfléchi. Pas totalement. Désiré. Cette main n’était pas la mienne. Je l’observais se mouvoir, s’approcher de lui. J’aimais cette démarche paresseuse. J’avais l’impression de l’accompagner tel un serviteur qui amène le plat. Elle finit par atterrir sur la sienne. Ce geste n’était pas le mien, mais je le suivais avec délectation. Je ressentis des frissons qui parcouraient mon échine puis ma chair voluptueusement. Quelque chose gonflait en moi. Le courage. Le désir. La satisfaction de franchir une barrière. De me libérer.
Je me souviens encore de cette émotion qui a réchauffé tout mon être. Mon corps dominait. Mon esprit suivait. Ou peut-être était-ce l’inverse maintenant que j’y réfléchis.
Lorsque ma main atterrit sur la sienne, il pencha aussitôt sa tête vers la mienne. La surprise le traversa, sans savoir si cela le perturbait ou lui faisait plaisir.
Mais pour une raison qui m’échappe, je ne bougeais pas. Je le regardais tel un David défiant Goliath. Je le scrutais et lui souriais. Je ne peux pas dire que je le fis exprès. Je ne pouvais pas le justifier autrement. Je ne vis aucun danger. Sans doute l’alcool, le joint, voire les deux. Je me sentais fort. Rien ne pouvait m’arriver.
Il m’observa ainsi puis son regard s’adoucit. Je me rendis compte qu’il n’avait pas bougé sa main. Un peu au début, mais pas vraiment. Juste un geste de surprise, mais pas de rejet. Il me fixait maintenant. Les yeux dans les yeux.
Je sentis la passion devenir une vague d’une puissance jamais connue. Mon cœur battait la chamade. Je descendis pour me retrouver sur un lit. Je n’étais plus léger, mais lourd. D’envie et de désir. J’avais chaud. Je tremblais. Une émotion incontrôlable. Je ne voulais plus bouger. J’avais une peur folle que cela s’arrête là. Alors je finissais par paniquer. Cela devait se voir sur mon visage. Il se mit à sourire. Moi non. Je buvais son portrait. J’idolâtrais son expression comme on s’inspire des paroles d’un prêcheur flamboyant. J’adhérais à sa religion. Je me transformais en pénitent attendant son onction. Je résidais au paradis. Je voulais y rester. Je devenais son apôtre qui le suivait dans le désert, par-delà les dunes, les oasis et les sentiers perdus.